COMMENT TOMBER DANS UN PIEGE JOURNALISTIQUE ?

   

    Roland Dominici se réveilla de bon matin en cette période d'hiver où quelques flocons de neige étaient tombés sur la campagne où il avait sa nouvelle maison depuis quinze jours. Son planning était chargé et en préparant le café (Comment diable Chantal avait-elle programmé la cafetière ?) il se remémora les différntes réunions qu'ils devait avoir aujourd'hui. Il dirigeait un grand centre de production informatique dans l'ouest de la France. A cinquante ans il avait travaillé dur pour en faire un exemple de gestion et de technologie.

    Tout le monde dormait encore dans la maison. Les premières lueurs de l'aube commençaient à illuminer le paysage agreste qu'il aimait bien. Au volant de son 4x4 avant de démarrer, il vit son téléphone portable qu'il avait oublié sur le siège passager et dont la batterie avait rendu l'âme sans doute épuisée par les tentatives de connexion inabouties. Il repartit chercher un chargeur. Machinalement il décrocha le téléphone pour vérifier la tonalité. Il avait choisi le fournisseur d'accès Mathilda et avait eu beaucoup de problèmes d'installation. Il n'y avait pas de tonalité. Au diable tous ces opérateurs alternatifs pensa-t-il en regrettant le bon vieux temps des lignes PTT si chères mais si fiables.

    La route était glissante et il conduisait prudemment. Son lieu de travail était à une dizaine de kilomètres de chez lui. Il y avait des bouchons ce qui était inhabituel. Au moment d'arriver à proximité du Centre il se douta que tout n'était pas normal quand il aperçut plusieurs cars de gendarmes mobiles. De fait la police lui interdit l'accès à l'allée qui menait aux bâtiments. Il se fit connaître et on le laissa passer jusqu'à une distance raisonnable de l'entrée. Un immense camion citerne (que pouvait-il bien faire là ?) était renversé sur le côté et il s'en échappait des vapeurs inquiétantes. Le directeur de cabinet du préfet était là ainsi qu'une équipe de France 3 qui filmait l'événement.

    Le directeur de Cabinet lui dit que le camion contenait un produit très toxique et hautement inflammable, qu'EDF avait coupé le courant dans tout le secteur et qu'on avait demandé au responsable du site de couper tous les groupes électrogènes et tout ce qui pouvait être une source d'étincelles. Tous les occupants avaient été évacués par l'arrière et la circulation automobile déviée dans un périmètre de 3 kilomètres. Roland sentit son sang s'écouler à l'envers dans ses veines et devient très pâle. Son adjoint arriva très excité : j'ai essayé de vous joindre mais sans succès et je ne sais pas où est située votre nouvelle maison. Cela fait trois heures que je suis sur place et je ne sais pas quoi faire. Vous n'avez le PRA avec vous ? éructa Roland. Non, j'ai été appelé par Martial Bertin le Chef de site de nuit qui m'informait que la police évacuait tout le monde d'urgence et j'ai oublié le document. Et vous n'avez pas essayé de vous le procurer en demandant à un de vos collaborateurs ? Les GSM sont hors service Monsieur, tout le monde téléphone pour raconter l'accident et les relais sont saturés.

    France 3 ayant flairé en Roland un patron (les patrons ont toujours une assurance et une morgue qui les font reconnaître à 100 mètres. C'est ce qui permet aux maîtres d'hôtel des restaurants de ne jamais se tromper sur qui doit payer la note !). Le journaliste l'entreprit : Vous êtes le responsable ? Oui, fit Roland d'une voix mal assurée. Comment envisagez-vous la situation et quelles sont les conséquences pour les clients de votre Banque ? Car l'insolent savait déjà qu'il était devant le Centre de Traitement Informatique de la Compagnie Européenne de Banque Maritime, la plus grande banque de la région. Roland se souvint qu'hier il avait reçu un mail très saignant de la part du Président pour s'être exprimé dans un journal informatique sans l'autorisation de la Direction de la Communication. Il se dit que s'il accordait une interview à la Télévision ça pourrait peut-être mal se passer.  Il battit en retraite, laissant le journaliste à ses interrogations.

19 heures

    France 3 Régions : Tout sur le sinistre des Aubrets. La chaîne régionale y allait de son reportage genre tsunami. Faut dire qu'il n'y avait pas grand'chose à se mettre sous la dent en ces temps de début janvier. Le journaliste, avec des trémolos dans la voix comme s'il arrivait de Bagdad, commenta alors la séquence où l'on voit Roland refuser l'interview : "manifestement la direction a l'air d'être très surprise et très embarrassée et on voit ici dans quel désarroi se trouve le Directeur du Centre qui semble dépassé par les événements"

    Il faut penser que le Président de la CEBM avait le temps de regarder la télévision en cette période critique, car le coup de téléphone qu'il passa à Roland fut instantané et peu amène sur les réactions que celui-ci avait eu face aux médias. Roland passa une nuit blanche à se demander s'il ne perdrait pas son job à cette occasion. Il fallu plusieurs jours pour que les opérations de continuité informatique soient rétablies car il y avait trois ans qu'aucun test n'avait été fait. Et il fallu plusieurs mois pour que la Banque efface la mauvaise impression donnée par une communication désastreuse. Le Président se remémora l'incendie du Crédit Lyonnais et il revit en songe Jean Peyrelevade, le PDG du lyonnais, un matin de mai 1996 distribuant lui-même des téléphones portables à ses collaborateurs boulevard des Italiens et assurer lui-même les conférences de presse pour rassurer ses clients.

    Il n'eut pas de mal à convaincre son état-major que la communication en cas de crise est un élément essentiel en terme d'image pour l'entreprise quel que soit le sinistre qui survient. Il s'attacha les conseils d'un Consultant extérieur qui sut lui établir les canevas de base permettant une communication adaptée en cas de crise.

 

    Une crise bien gérée du point de vue de la Communication peut avoir des impacts très positifs sur l'image de l'entreprise

 

    Harry Truman, qui vient d'être élu Président, exhibe le journal qui annonce... la victoire de son adversaire