LE PARITARISME OU LES BONNES INTENTIONS MAL PLACEES

   

    Jacques referma la porte de son bureau. La nuit était déjà tombée depuis longtemps sur son établissement de Carcassone où il avait la responsabilité d'un important centre de traitement informatique. Il était, en quelque sorte, le bras armé du Fonds de Paiement des Intermittents de la Politique (Le FPIP). Le FPIP avait été fondé à la suite d'une réforme du statut de l'élu. Il était devenu impossible de se représenter aux élections et, si l'on voulait faire deux mandats il fallait laisser passer une mandature. Evidemment il avait fallu créer un organisme pour permettre aux nouveaux chômeurs de ne pas sombrer dans la déchéance et de passer ainsi des palais nationaux aux restos du coeur. La France a le génie de l'administration tout le monde le sait. Plutôt que d'aménager le Régime d'Assurance Chômage on avait préféré créer de toutes pièces un nouvel organisme fuyant ainsi la logique qui aurait voulu quelques économies d'échelle.

    Jacques aimait bien l'atmosphère de son organisme qui avait pris la forme d'un organisme paritaire avec les Syndicats de Salariés, les représentants des Assemblées (Conseils Régionaux, Assemblées parlementaires,...) et les représentants de l'Etat. La Présidence de l'organisme changeait tous les deux ans suivant ainsi la tradition des organismes paritaires. Ce n'était pas un simple jeu protocolaire car la Présidence était très interventionniste et Jacques Robert, le Directeur Général, devait jouer un jeu substil entre les différences forces en présence.

    Jacques avait de l'expérience et il avait reçu mandat du Conseil d'Administration de mettre en place un système assurant en toute circonstances le paiement des prestations. On comprend en effet que milliers d'anciens élus ne touchant pas leurs indemnités auraient suffisamment de poids devant les médias et assez de relations auprès des Pouvoirs Publics pour menacer très rapidement la direction du FPIP en cas de dysfonctionnement.

    Il avait donc été décidé de doubler les Centres de Traitement Informatique. Un deuxième centre fut construit à Lambersart près de Lille (Le fournisseur du FPIP, une grande Compagnie americaine s'en est publiquement réjouie : "C'est un partenariat exemplaire que nous venons de monter avec le FPIP..."). L'analyse de risque avait été fondée sur la prise en compte des risques physiques et logiques : chaque matin un train emportait vers le Nord la valise de cartouches résultat des sauvegardes de la nuit. Chaque jour les sauvegardes étaient restaurées à Lambersart. Chaque jour on redémarrait le système et on en vérifait le bon fonctionnement. Chaque jour un petit frisson de contentement passait dans le dos de Jacques : il était à l'abri non seulement d'un sinistre grave à Carcassonne mais il pouvait facilement pallier les sinistres logiques et toutes ces saloperies de virus qui empoisonnent la vie des informaticiens honnêtes.

Trois heures du matin

    Jacques se réveilla en sueur avec un mauvais pressentiment. Il se blottit vers Monique qui dormait là près de lui. Il tenta bien quelques manoeuvres pour faire passer le temps mais Monique qui s'était vaguement réveillée lui fit savoir que ce n'était pas le moment. Le téléphone rugit bruyamment : Jacques se leva d'un coup en se cognant le pied dans la valise qui traînait là ; il réprima difficilement un cri de douleur. C'était son patron, Martin Klein, un énarque insupportable. C'était lui qui assurait actuellement les négociations salariales avec les syndicats :

    "Dites-donc Jacques, ça se passe très mal avec les syndicats. Les négociations sont rompues et ces révolutionnaires rameutent leurs troupent, ils ont occupé mon bureau et veulent tout bloquer. Je suis inquiet. Ils viennent de me relâcher. Heureusement qu'on a Lambersart".

    "Dites-donc, mon ami, pouvez-vous vous assurer que le centre de secours peut être très rapidement opérationnel, car je pense qu'à Carcassonne la situation ne va pas se débloquer de sitôt..."

    Jacques ne supportait pas d'être traité comme un laquais ("mon ami") et il eut une poussée d'adrénaline. Il passa dans son bureau, prit son portable et appela le patron du centre de Lambersart, Mathieu, avec qui il s'entendait bien, pour lui demander d'activer la procédure de basculement de centre. Maintes fois répétée ,il la savait donc parfaitement opérationnelle. Jacques décida d'aller au bureau puisqu'il était maintenant réveillé. Quand il arriva la Police était là, observant placidement des dizaines de grévistes qui empêchaient l'accès du siège social. Son portable sonna : c'était Mathieu. Celui-ci lui expliquait que le bâtiment de Lambersart était bloqué par des militants de l'UNSA accompagnés du service d'ordre de la CGT du Port de Dunkerque (?!) et que toute opération était impossible d'autant que les personnels chargés de la surveillance de nuit, pris de panique, avaient provoqué l'arrêt l'urgence du centre. Tout était éteint.

La crise

    Martin Klein ne trouva rien de mieux que de réunir le Comité de Direction dans sa maison. Il fut accueilli par la femme de son Président, une bourgeoise insupportable de snobisme. L'atmosphère du Comité était à couper au couteau. Jacques avait appris que Martin avait eu des mots avec les syndicats ("C'est pire que du temps de l'Union Soviétique " , leur avait-il dit).  Et, de fait, tout le monde s'aperçut que rien n'avait été prévu en matière de risque social interne tant il est politiquement incorrect dans les organismes paritaires de mettre dans la déinition d'un "sinistre" (avec tout ce que cela a de péjoratif) le positionnement d'un des partenaires.

    En l'occurence les syndicats de salariés jouaient un double rôle : celui de co-gestionnaires et celui de force de revendication à l'intérieur de l'organisme ; ceci aboutissait donc à une situation schizophrénique qui, suivant les circonstances, privilégiait l'une ou l'autre des attitudes.

Moralité

    Une fois la crise passée et les négociations terminées (les salariés obtinrent satisfaction) il fut décidé de reprendre autrement le problème. Le FPIP fit appel à un Consultant expérimenté et l'ensemble des risques fut enfin passé en revue. Jacques accepta qu'on passe néanmoins sous silence les principaux risques que coure une entreprise : la folie d'un dirigeant, un appât du gain excessif ou une opération de fusion mal menée. Un contrat avec un fournisseur de secours fut conclu De cette façon le FPIP serait assuré de toujours payer ses prestations.

 

 

 

    Il faut savoir finir une grève dès que. satisfaction a été obtenue  (Maurice Thorez)

    La grève est un droit inscrit dans la Constitution.